Théories du complot : la grande imposture
Écrit par Morgan Bourven Dimanche, 28 Juin 2009 01:29
Les manifestations en Iran ? « Les émeutiers manifestant contre la réélection de Mahmoud Ahmadinejad ont reçu des fonds de la CIA américaine et de l'opposition en exil », accuse le ministre iranien de l'Intérieur Sadegh Massouli. La grippe A ? Un plan de la CIA pour lutter contre la surpopulation mondiale, selon le général russe Leonid Ivachov. Remises au goût du jour depuis les attentats du 11 septembre, les théories du complot n’ont de cesse de contrebalancer des vérités officielles par d’autres propositions, plus ou moins farfelues.
Sans oublier le Saint-Graal des complots : le « Nouvel Ordre Mondial », complexe militaro-industriel cherchant à prendre le contrôle du monde, et le « Complot Juif Mondial ».
Un sujet fécond pour les chercheurs
L’assassinat du président Kennedy, et les nombreuses théories qu’il a suscitées (en 1998, un sondage de CBS News montrait que seuls 10% des américains interrogés croyaient en
la version officielle), ont poussé les universitaires à se saisir du sujet. L’historien Richard Hofstadter fut ainsi le premier à établir un lien entre la paranoïa et le conspirationisme dans son essai The Paranoid Style in American Politics, publié en 1964. Quant au terme même de conspirationisme, il fut popularisé par Franck Mintz dans les années 80. Pour lui, « le conspirationisme identifie les élites, les blâme pour les catastrophes économiques et sociales, et pense que tout s’arrangera lorsque l’action populaire leur auront retiré leur pouvoir. »
Des leaders politiques et économiques ont réellement été à l’origine de millions de morts au cours de l’Histoire, et ils étaient parfois au coeur de conspiration, ou usaient de théories du complot contre leurs victimes. Hitler et Staline en sont des exemples éloquents. Cependant, l’idée que l’Histoire serait contrôlée par des groupes occultes est rejetée par l’historien Bruce Cumings. « Même si les complots existent, ils ont rarement un impact. Ils font une légère différence de temps en temps, mais avec des conséquences imprévisibles et hors de leur contrôle. C’est ce qui ne tient pas debout avec les « théories du complot » : l’Histoire est mue par de larges forces et par les structures des collectivités humaines. »
Les psychologues expliquent que c'est la volonté de créer du sens qui peut aboutir à la formulation d'une théorie. Une fois cette étape passée, des preuves biaisées et un contournement des obstacles cognitifs renforce la croyance. Dans un contexte où celle-ci se répand dans un milieu social, l’émulation dans la croyance entre aussi en jeu. Une expérience effectuée à l’université du Kent (Royaume-Uni) montre que des personnes peuvent être influencées par des théories sans même s’en rendre compte. Après avoir lu des théories conspirationnistes sur la mort de Lady Diana, les participants à cette expérience ont correctement évalué le degré de changement dans l’attitude de leurs pairs, mais ont systématiquement sous-évalué leur propre changement d’attitude, devenu plus favorable aux théories présentées. Les auteurs en concluent donc que les « théories du complot peuvent avoir un pouvoir caché pour influencer les croyances des gens » (Karen Douglas et Robbie Sutton : «The hidden impact of conspiracy theories: Perceived and actual influence of theories surrounding the death of Princess Diana». Journal of Social Psychology)
Des complots qui rapportent
Les théories du complot font le bonheur des éditeurs et investisseurs. Tony Blair fut le premier à dénoncer la «Diana Death Industry». A l’instar de l’assassinat de JFK, le tragique accident qui a coûté la vie à la princesse de Galles fut suivi de nombreux livres, articles et documentaires, propageant des rumeurs plus ou moins fondées.
Robin Ramsay, rédacteur en chef du conspirationniste Lobster Magazine, expliquait en 2003 : « Les théories du complots sont très sexy. J’ai été contacté par cinq ou six chaînes de télé dans les six derniers mois, toutes voulant faire une émission sur les complots. De nos jours, il y a des théories du complot partout, et à propos d’à peu près tout ». Pour preuve, l’encyclopédie libre Wikipédia possède plusieurs centaines d’entrées sur les différentes sociétés secrètes et les complots. Ajoutons à cela les 13077 ouvrages qui leurs sont consacrés sur Amazon.com, et on comprend l’intérêt financier suscité par le sujet.
Et encore, la télévision et le cinéma ont sans doute fait plus que tous les livres réunis pour propager ces cauchemars modernes. Robert Alan Goldberg, dans son essai Enemies Within: The Culture of Conspiracy in Modern America, en vient à voir les théories du complot comme un élément de la culture populaire américaine. Selon l’Internet Movie Database (imdb.com), au moins dix films parmi les cinquante plus grands succès de l’histoire du cinéma ont un thème se rapprochant de la théorie du complot : Men in Black, Matrix, Le Fugitif, etc. Soit, pour ces trois exemples, 1,4 milliards de dollars de recettes. Le film JFK, quant à lui, a engrangé 250 millions de dollars.
Côté TV, en janvier 1998, à l’apogée de X-Files, le magazine Fortune estimait à 500 millions de dollars les recettes publicitaires générées par la série. Un spot de 30 secondes pendant un épisode se vendait environ 330.000 dollars.
Pour ceux qui préfèrent quitter leur canapé, un « Musée de l’Ovni » a ouvert dans le Nouveau Mexique (près de la fameuse Zone 51), et un musée consacré à l’assassinat de JFK s’est implanté à Dallas. Passage obligé par leurs boutiques, bien sûr.

Par Bixente Barnetche, juin 28, 2009
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