Madeleine Vionnet, puriste de la mode
Écrit par Alexandrine Becker Mercredi, 15 Juillet 2009 18:07
Le musée des Arts Décoratifs propose la première rétrospective parisienne consacrée à Madeleine Vionnet . En quelques 130 robes exposées chronologiquement selon une élégante scénographie d’Andrée Putman, Pamela Golbin, commissaire le l’exposition, nous emmène à la découverte d’une grande dame de la mode.
Le sillon de vie atypique de celle qui deviendra une figure majeure de la Couture
Né dans un milieu modeste en 1876, Madeleine est placée à 12 ans en apprentissage de couture. Mariée à 18 ans, elle divorce deux ans plus tard et s’embarque pour l’Angleterre, laissant derrière elle un bébé qui mourra en son absence. Embauchée dans une maison de couture londonienne en 1896, elle apprend à décrypter les besoins d’une clientèle anglo- saxonne riche et cultivée. De retour à Paris, la voilà Première d’Atelier chez Caillot Sœurs. Cinq ans plus tard, l’envie de créer ses propres modèles la taraude. L’occasion lui en est offerte par la fameuse Maison Doucet. Sa mission ? Rajeunir l’esprit des créations. Vionnet fait défiler les mannequins pieds nus dans des robes fluides, qui plus est portées sans corset. C’en est trop pour la vénérable maison. Madeleine Vionnet reprend sa liberté. Elle a 36 ans et ouvre alors sa propre Maison de Couture. Peu avant sa mort en 1975, âgée de 98 ans, elle déclare : « Je suis contente de ce que j’ai fait, je me suis complètement réalisée. »
Une redoutable chef d’entreprise à la fibre sociale visionnaire
Face au phénoménal succès rencontré auprès d’une clientèle tant parisienne qu’internationale, Vionnet s’installe avenue Montaigne en 1923. On découvre à travers un formidable diaporama de photos d’époque la luxueuse Maison de Couture derrière laquelle se dresse un bâtiment industriel ultra moderne. Les 1200 ouvrières y travaillent dans un espace lumineux dont l’air est filtré. Elles bénéficient d’un cabinet médical et dentaire gratuit sur leur lieu de travail, d’une cantine, ainsi que d’une crèche.
Une pionnière de la lutte contre la copie au sein de l’industrie de la mode
« Copier, c’est voler » martèlera-t-elle toute se vie. Etonnant document, un film en noir et blanc montre Madeleine Vionnet apposant son empreinte digitale sur des étiquettes signées de sa main. Farouchement attachée à la protection de toute création originale, elle dépose chacun de ses modèles auprès des Prud’hommes de Paris et constitue ses propres archives photographiques.
La première créatrice conceptuelle
Proportion, Mouvement, Equilibre, Vérité, voici les quatre pierres angulaires sur lesquelles s’appuie Vionnet. Intellectuellement proche du Purisme, courant des arts plastiques initié par Le Corbusier, elle supprime toute anecdote lorsqu’elle construit la robe, tout d’abord à partir du rectangle et du carré, puis à partir du cercle dès 1929. Roses ou franges ne sont jamais juste ajoutées pour un effet visuellement décoratif mais s’intègrent à la structure de la robe.
De croquis, point. Vionnet « pense » la robe. Puis elle expérimente en 3D sur un mannequin de 80 cm. Une curieuse poupée de bois, qui accueille le visiteur à l’entrée de l’expo, souligne d’emblée l’importance vitale de ce support dans le processus d’élaboration de la robe chez Vionnet. Technicienne hors pair, elle coupe, drape, plisse avec une dextérité et une précision aiguisée jusqu’à ce qu’apparaisse sous ses doigts la robe née dans son esprit.
Biais et drapé antique
Coup de génie : elle fera sortir la coupe en biais de l’ombre des doublures des corsages. Ce qui lui permet d’aller à l’essentiel : corsets, baleines, agrafes et autres boutons disparaissent comme par magie. Seuls restent l’équilibre des lignes et le tissu en mouvement. Fascinée par le drapé antique, elle le réinvente : la robe s’enroule et se pose sur le corps, libéré et magnifié. Toute une série de décolletés asymétriques drapés, froncés, torsadés, d’une modernité et d’une actualité à couper le souffle, s’offrent à nous dans les écrins de miroirs et de laque noire conçus par André Putman. Sublime. Georgette, crêpe de Chine, mousseline, autant de tissus souples qui mettent en valeur les formes du corps féminin. Une sensualité jamais tapageuse, un classicisme inscrit dans la modernité. Le génie de celle que le monde de la mode surnomme « Le couturier des couturiers »n’aura de cesse de se réincarner chez des créateurs tels Sophia Kokosalaki, Azzedine Alaïa, John Galliano, Yohji Yamamoto. Et l’on ne peut que se dire que ce n’est pas terminé.
« Ce que j’ai fait, ce n’était pas de la mode, c’était fait pour durer toute la vie »*
Vionnet détestait la mode en tant que tendance. Elle croyait en la beauté intrinsèque et donc intemporelle d’une robe née sous ses mains. Seule importait la rencontre particulière entre une robe et une esthétique individuelle. Les années passées lui ont donné raison. D’une part, car l’on revient à cette idée du vêtement, pièce unique, création artistique trouvant sa réalisation dans un magnifique travail d’artisan et d’autre part, car l’on se prend, en déambulant entre ces robes sublimes, à en désirer certaines intensément. Et voilà une robe de crêpe marocain noir dont la ceinture tient sur les hanches, manches légèrement pagode et décolleté marin. 2009 ? Non, une robe de jour de 1927. Chapeau bas, Madame Vionnet.
Carnet Pratique :
« Madeleine Vionnet, puriste de la mode » jusqu’au 31 janvier 2010
Musée des Arts Décoratifs, 107 rue de Rivoli, 75001 Paris
Métro : Palais Royal, Pyramides, Tuileries
Du mardi au vendredi de 11h à 18h, samedi et dimanche de 10h à 18h, nocturne le jeudi jusqu’à 21h
Autour de l’expo :
Catalogue de l’exposition : « Madeleine Vionnet, puriste de la mode », 304 pages, 55 euros.
Dans le cadre de Paris&Création, les Galeries Lafayette consacrent une vitrine à l’expo Vionnet. A savourer lors d’une virée shopping du 7 au 26 juillet.
Les Ateliers mode autour du travail de Vionnet, parfaits pour les kids et les ados.
Renseignements : 01 44 55 57 50
*Interview imaginaire de Madeleine Vionnet par Pamela Golbin

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